Des ploucs ils sont devenus pollueurs

Plaidoyer pour nos agriculteurs

Je suis chaque jour plus surprise de l’ampleur des choses que l’on demande aux agriculteurs, sans que l’on prenne en compte l’impossibilité de mener à bien toutes les exigences souhaitées, et tout en trouvant insupportable quand celles-ci ne sont pas atteintes.

Nos agriculteurs, entendons les 2,7% de la population active française, ou les 885 400 exploitants agricoles qui travaillent dans les 451 606 exploitations, pour une moyenne de 61 hectares par exploitation[1].Plus précisément, les femmes et les hommes qui travaillent dans « l’exploitation des ressources naturelles en vue de la production des divers produits de la culture et de l’élevage »[2]. En un mot, qui nous nourrissent.

Au milieu du 18esiècle, ils étaient 70% de la population. En 1955, encore 31%[3]. Et aujourd’hui, 2,7%. Une réduction, une diminution. Une dégringolade.

La surface occupée par l’agriculture sur le territoire français est quant à elle grignotée comme peau de chagrin : 72% du territoire en 1955, 54% en 2015[4]. La superficie d’un département est bétonnée tous les 7 ans. Mais les rendements augmentent, alors pas de problème pour nourrir la population, à coup de de pesticides, d’engrais et de mécanisation. Malthus avait tort[5].

Mais laissons quelques instants les chiffres. Et revenons sur nos exigences vis-à-vis de ces quelques centaines de milliers de personnes.

Nous voulons du bio.

Nous voulons du local. Et facilement accessible.

Nous voulons des aliments de qualité.

Nous voulons des prix bas.

Nous voulons de la diversité. D’accord, nous savons qu’il faut manger de saison, on ne mange plus de tomates en hiver. Mais tout de même, autre chose que du radis noir et des choux tout l’hiver.

Nous ne voulons pas de la maltraitance animale. Mais des œufs et du fromage de chèvre toute l’année[6].

Nous voulons des beaux paysages. Bah oui, la Beauce, c’est laid.

Et nous ne supportons pas qu’ils polluent. Car c’est bien de leur faute si les nappes phréatiques sont pleines de nitrates, si les poissons meurent et si les rivières sont envahies d’algues vertes comme en Bretagne.

Mais il ne faudrait pas qu’on les plaigne, ils touchent quand même 9 milliards d’euros d’aides de la PAC[7]. Le plus gros budget de l’UE. 9 000 000 000 pour moins de 500 000 exploitations. Ils n’ont qu’à mieux gérer leur argent, voilà tout.

Et eux, qu’en pensent-ils ? Les chiffres, une fois encore, sont éloquents. Un suicide tous les deux jours. En 2016, le nombre de passage à l’acte a été multiplié par trois[8][9]. A ce rythme-là, les vaches vont vite devoir apprendre à se traire elles-mêmes.

Mais pourquoi ? C’est vrai, ils ont tellement de chance d’être à la campagne, dehors toute la journée dans des champs alors que nous sommes enfermés dans notre bureau à Paris ou ailleurs, fixés devant l’écran, obligés d’aller faire 40 minutes de footing en slalomant entre les voitures, sur la pause de midi.

Revenons une seconde dans le passé. Fin de la Seconde Guerre Mondiale, il faut relancer le pays, nourrir la population. La France crée l’INRA (Institut National de Recherche Agronomique), le Plan Marshall introduit les maïs hybrides et les machines agricoles motorisées. Le progrès technique est perçu comme un réel « progrès », les jeunes y croient et s’engagent dans la Jeunesse Agricole Catholique.

Puis 1962, la Politique Agricole Commune. En aidant à soutenir les prix, les modes de production s’intensifient, l’utilisation d’engrais chimiques et de pesticides se généralise, la motorisation suit son cours… Le modèle productiviste, bras armé de l’agro-industrie, nait. Le paysan devient un exploitant agricole, dépendant jusqu’à la production de ses propres semences, qu’il doit acheter aux firmes multinationales[10].

Mais dès les années 1970, commence à se poser la question de la surproduction. De moins en moins nombreux, les agriculteurs produisent trop. 1984, on instaure les quotas laitiers. Et puis la PAC change dans les années 1990 et ne soutient plus les prix : l’agriculture, comme les autres secteurs de l’économie, est ouverte à la concurrence sur les marchés mondiaux, sans aide particulière. En contrepartie, elle soutient les producteurs, grâce à des aides « compensatoires » qui se basent notamment sur le nombre d’hectares et le nombre de bêtes. Plus tu as d’hectares, plus tu as d’aides, plus tu as d’animaux, plus tu as d’aides. Alors, on produit plus encore[11].

Et puis la maladie de la vache folle. Pour la première fois, l’opinion publique prend conscience que les vaches ne mangent pas que de l’herbe. Que l’agriculture « moderne » n’est pas exemplaire, sans risque. Le début d’une crise de confiance.

Et aujourd’hui, où en sont-ils, nos agriculteurs ?

La situation n’est pas réjouissante.

Ils sont surendettés. D’après le service statistique du ministère de l’agriculture, l’endettement moyen pour les exploitations couvertes par le Réseau d’exploitation comptable était de 159 700 euros. Près de 200 000 pour les moins de 40 ans [12]. Ils dépendent des marchés financiers, de la concurrence internationale, de la pression de l’industrie agroalimentaire.

Ils sont seuls, ont des salaires de misère. En 2016, un tiers des agriculteurs touchait moins de 350 euros par mois. Le revenu moyen se situait entre 13 000 et 15 000 euros par an[12].

Ils travaillent matin, midi, soir et parfois la nuit aussi. Ils détiennent la palme d’ailleurs, avec plus de 53h de travail par semaine en moyenne en 2016. Plus que les grands patrons, mais quelques zéros en moins sur la fiche de paie[13].

Et malgré cela, ils ne sont pas autonomes. Leurs revenus de misère sont composés d’environ 47% d’aides[14].

Mais leur ferme grossit elle ! Avec le temps, elle doit bien faire 100 hectares maintenant, plus de 120 vaches laitières, on produit, on produit, on produit. On ensile, on ensile, on ensile. On endette, on endette, on endette.

Certains s’en sortent. Ils décident de suivre les primes et d’évoluer avec elles. Ou de diversifier leur activité. Ou de s’associer, rempart aussi contre la solitude. D’autres tombent. Ils se séparent, se retrouvent seuls, tombent malades. Ou c’est simplement le moral qui lâche. Je n’en peux plus. C’est la loi du plus fort, ou du plus obéissant.

Les plus courageux d’entre nous se disent : mais s’ils ne savent pas comment faire, allons leur expliquer, montrons-leur ! Ce n’est pas compliqué, à mort le glyphosate, vive la permaculture, la biodynamie ! Il faut savoir écouter mère nature, c’est tout ! Pierre Rabhi, la Ferme du Bec Hellouin, ça marche, la preuve ils existent !

Et on arrive, bardés de diplômes, sans avoir trait une vache de notre vie et sans connaître le monde agricole, son fonctionnement, et on vient leur dire avec nos phrases bien faites tirées du Monde Diplomatique et de nos bacs +5, on vient leur dire ce qu’ils doivent faire. Et même si on ne se l’avoue pas, on les méprise un peu, c’est de leur faute après tout[15].

Et puis, pour eux, un jour, c’est la retraite, il faut transmettre. Or, pour deux exploitants qui partent à la retraite, un seul s’installe[16]. Les autres autour s’agrandissent, encore un peu. Et pour celui-là qui veut s’installer, il faut avoir le moral bien accroché. Et avoir de l’argent. Beaucoup d’argent. Entre les bâtiments, le matériel, le cheptel et les terres qui coûtent de plus en plus chères, il faut réussir à donner confiance aux banques. Qu’elles acceptent de prêter, parfois plusieurs centaines de milliers d’euros.

Alors, ce soir, je pleure. Je pleure pour eux, je pleure pour nous.

Car ils ne peuvent effectivement pas continuer ainsi. Les sols sont vides de vie, les lombrics, les bactéries, les champignons, nécessaires à la vie d’un végétal sont en chute libres [17]. Il n’y a rien à part du C3H8NO5P[18]et une personne pour s’occuper de plus de 600 000 mètres carrés.

Car nous ne pouvons effectivement pas continuer ainsi. Notre société étrangle, nous étranglons, ceux qui nous permettent chaque jour d’acheter notre baguette de pain et de beurrer nos tartines. Ceux grâce à qui nous ne nous préoccupons plus de la moisson de l’année, d’une maladie qui ravage un troupeau, d’un gel tardif qui peut ruiner une récolte. Ceux qui font que chaque matin au réveil, nous ne nous soucions plus en pensant au dîner du soir, aux bouches à nourrir, sans pain à mettre sur la table.

Albert Camus disait qu’une société se juge à l’état de ses prisons. Peut-être faudrait-il adapter cette phrase à l’agriculture. Qu’une société se juge à l’état de son agriculture.

Puissent nos politiques un jour le comprendre.

Pour aller plus loin sur l’agriculture industrielle, le photographe George Steinmetz a réalisé une série de photos sur l’élevage industriel. (Lien ci-dessous)
https://www.liberation.fr/planete/2018/09/25/big-food-ou-le-cauchemar-de-l-elevage-industriel_1678827

 

[1]Statistiques de l’INSEE https://www.insee.fr/fr/statistiques/2569348?sommaire=2587886
« Dix chiffres clés sur l’agriculture française », Le Monde, 24/02/2018
https://www.lemonde.fr/economie-francaise/article/2018/02/24/dix-chiffres-cles-sur-l-agriculture-francaise_5261944_1656968.html
[2]Définition de l’agriculture, Notions de Politiques agricoles p.7
[3]« L’agriculture française depuis cinquante ans : des petites exploitations familiales aux droits à paiement unique », Maurice Desriers dans L’agriculture, nouveaux défis – édition 2007
[4]Ibid
[5]Avant la 2ndeGuerre Mondiale, les rendements de blé étaient de 12 à 18 quintaux par hectare. En 2015, ils étaient de 79,3 quintaux par hectare. « Indicateurs de l’agriculture », Direction Economie des Agricultures et des Territoires, Chambres d’agriculture, 12/2015
http://www.chambres-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/National/002_inst-site-chambres/pages/infos_eco/Indicateurs_cles_Agriculture_dec_2015.pdf
[6]Une poule a besoin de 10h de lumière par jour. L’hiver, dans les climats tempérés, l’intensité de ponte diminue, voire s’arrête pendant plusieurs semaines. Pour pallier à cette diminution, l’agriculture industrielle utilise de la lumière artificielle. Article wikipédia :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Gallus_gallus_domesticus#Production_d’œufs
Les chèvres sont, quant à elle, la plupart du temps, taries de novembre à février, lors des mises bas. Il n’y a donc plus de lait, et plus de fromage frais.
[7]Politique Agricole Commune, une politique publique européenne qui intervient pour soutenir l’agriculture. Pour la France, l’aide de la PAC sur la période 2014/2020 s’élève à 9,1 milliards d’euros.
[8]« Le suicide des agriculteurs en chiffres », France Bleu, 05/02/2018 https://www.francebleu.fr/infos/societe/le-suicide-des-agriculteurs-en-chiffres-1517491824
[9]Question écrite n°24706 de M. Gérard Cornu au Sénar, JO Sénat 19/01/2017 https://www.senat.fr/questions/base/2017/qSEQ170124706.html
[10] Pour en savoir plus sur l’appropriation des semences par l’agro-industrie, rendez-vous sur le site de Réseau Semences Paysannes, qui oeuvre pour la biodiversité cultivée et la sauvegarde des semences paysannes. https://www.semencespaysannes.org/les-semences-paysannes/qui-sommes-nous.html
[11]« Une brève histoire des transformations de l’agriculture au 20esiècle », Jean-Claude Flamant, Mission Agrobiosciences, 11/2010 http://www.agrobiosciences.org/IMG/pdf/Flamant-Ensat.pdf
[12]« Un tiers des agriculteurs français ont un revenu inférieur à 350 euros par mois », France Bleu, 10/10/2017
https://www.francebleu.fr/infos/agriculture-peche/un-tiers-des-agriculteurs-francais-ont-un-revenu-inferieur-a-350-euros-par-mois-1507639289
« Agriculteurs, les raisons du malaise», Le Monde, 15/02/2016
https://www.lemonde.fr/economie/article/2016/02/15/agriculture-crises-multiples-et-mutation-profonde_4865591_3234.html
[13]« 53 heures par semaine pour les agriculteurs », La France Agricole, 23/11/2017
http://www.lafranceagricole.fr/actualites/gestion-et-droit/temps-de-travail-53heures-par-semaine-pour-les-agriculteurs-1,2,1130267610.html
[14]« Les agriculteurs français restent très dépendants des aides de la politique agricole commune », Le Mond Economie, 31/05/2018
https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/05/31/les-agriculteurs-francais-restent-tres-dependants-des-aides-de-la-politique-agricole-commune_5307535_3234.html
[15]J’apporte une précision à ces deux paragraphes. Je ne critique pas les néo-ruraux, j’en fais partie, et heureusement qu’il existe ce mouvement d’intérêt croissant pour les enjeux agricoles dans la population urbaine. Je souhaitais simplement mettre en lumière la difficulté du dialogue entre ces deux milieux sociaux (urbains souvent avec un capital culturel élevé, qui font un choix politique / ruraux qui ont toujours travaillé dans l’agriculture conventionnelle), les a priori des uns sur les autres, qui, parfois, peut-être clive encore un peu l’agriculture. Ou la fait évoluer, je ne sais pas.
[16]« L’installation de jeunes agriculteurs ne comble pas le déséquilibre démographique », La Croix, 23/02/2012.
https://www.la-croix.com/Actualite/Economie-Entreprises/Economie/L-installation-de-jeunes-agriculteurs-ne-comble-pas-le-desequilibre-demographique-_NG_-2012-02-23-771551
[17]
« Biodiversité, état des sols, pollution : l’environnement se dégrade en Europe », Le Monde, 03/03/2015
https://www.lemonde.fr/planete/article/2015/03/03/biodiversite-etat-des-sols-pollution-l-environnement-se-degrade-en-europe_4586006_3244.html
[18]Formule chimique du glyphosate.
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Onze comme je suis un

Ils sont onze. Onze comme un chiffre, une différence, un cri commun. Je ne sais pas grand-chose d’eux. Leur prénom. Quelques haricots, des coups de seau dans du petit lait, de la farine dans un pétrin. La sueur, les dos courbés, les barbelés à plier ou déplier, les vaches à rentrer.

Ils sont onze. Onze comme un collectif, un lieu de passage, une terre d’accueil. On y est, on y reste, demandez à Sacha. L’air y est un peu plus doux, l’ombre un peu plus fraiche, les cagettes pleines de tomates un peu plus légères. Les hectares à traverser toujours un peu trop courts.

Ils sont onze. Ne me demandez pas pourquoi ils sont onze, je ne sais pas. Je ne sais pas grand-chose d’eux. Leur prénom.

Alors, me direz-vous : qu’est-ce qui te plait tant ? Pourquoi nous bassines-tu les oreilles ? Onze d’accord, mais et après ?

Après, je ne sais pas. Ils sont là, c’est tout. Ils vivent, travaillent, existent. Ensemble. Ils sont onze comme je suis un. C’est peut-être ça qui me plait tant.

cabossés

ils sont cabossés, ils ne tiennent pas droit

leurs épaules sont lâches, leurs bras pendent dans le vide

leurs jambes finissent de travers

 

ils sont cabossés, bossus, pas droits

hors normes

on ne les écoute pas

car ils mettent du temps à dire

 

ils sont invisibles, invisibilisés, on ne veut pas les voir

ça porte malheur

mais ils sont là

même en fermant les yeux, ils sont là

 

et ils avancent, comme ils peuvent ils avancent

en tirant, poussant, ruant,

en criant, parfois

 

remplis,

de colère de joie d’amour de tristesse

de vie

 

étonnés,

de cette farce qu’un jour leur corps leur a fait

de ne plus les écouter

 

ils ne sont rien d’autre qu’une tête dans un corps cabossé

une tête dans un corps qui a pas choisi

 

Souvenirs lapons

Je suis, quelques jours, en voyage. Je ne vous raconterai pas grand chose, ce voyage étant court et puis finalement, assez personnel. Je suis actuellement dans un cyber café de Hambourg, une soirée bien glauque du dimanche soir.

Mais hier, le poignet me démangeait. L’envie de raconter, une fois, juste une fois. Une soiree, pas plus. Rien que quelques heures. Pour vous, et puis surement aussi, pour moi. Ne pas oublier.

Il y a deux jours, je partais de Laponie, non sans un pincement au coeur. Des paysages a couper le souffle. Une beauté, un calme, un sentiment de plenitude. J’étais bien. Je n’avais aucune envie de partir. Mais la vie n’est jamais tres loin et nous rattrape, meme au fin fond de la Laponie. Et on est bien obligés de la suivre et de quitter son nid douillet, qu’on aurait aimé, un instant, appeler chez soi.

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La vie m’a rattrapée donc et je passai l’apres-midi dans des bus, franchissant des frontieres et arrivant dans une gare ou je devais attendre deux heures, avant de pouvoir prendre un train de nuit qui m’emmenerait a Stockholm. La gare était constituée d’un unique hall, sans aucune animation, c’etait une gare assez modeste. J’arrivai tres impatiente, les 6 heures de bus m’avaient rendue fébrile et j’avais envie de marcher, de courir, de bouger, bref de ne plus etre immobile. Je passai un coup de telephone et m’appretai a mettre fin a mes reves de dynamisme et a m’asseoir tranquillement. A attendre, une fois de plus. Je devais cependant charger mon portable, et me mis donc en quete d’une prise – cela donnait un objectif a la soiree.

Dans le hall, un grand groupe de personnes que j’identifiais comme des Rom, sans en etre vraiment sure. Une dizaine qu’ils etaient. Ils avaient fait de ce hall de gare leur lieu de vie, faisant bouillir de l’eau par-ci, secher un vetement par-la. Ils en occupaient tout l’espace.

Je crus reconnaitre qu’ils parlaient roumain. Toujours dans mon objectif de trouver une prise, je m’adresse alors a une femme, assise a cote de moi (j’apprendrai par la suite qu’elle s’appelle Somerta), lui demandant en roumain si je peux emprunter une des prises qu’ils utilisent. Elle me regarde. Je ne saurais dire ce que je lis dans son regard a ce moment ; peut etre une ironie, ou simplement de la surprise. Elle me repond oui. Pas plus. Da.

Apres quelques instants, elle choisit finalement d´engager la conversation. Tu parles roumain ? Qu´elle me demande. Un peu…

Le pouvoir d’une langue. Soudain, nous ne sommes plus dans ce hall de gare, gris et froid, du fond de la Suede. Les murs sont tombés, dans l’air flotte une odeur de Sarmale et de Mamaliga cu smantana si branza. Dans nos yeux, se dessinent les Carpates. Ils parlent tous en meme temps, mon roumain revient peu a peu, mais je me perds, parfois. Des tas de questions. Mais qu´est-ce que tu fais la ? Pourquoi la Roumanie ? Et tu es seule ? Et tu habites ou en France ? Et en francais, comment on dit ci, ca, ca…

Et puis, au fur et a mesure que les langues se délient, le coeur se met a parler. La Suede. La precarite de leur existence. Le froid. Etre loin de ceux qu’on aime. Ils dorment en voiture depuis deux mois et demi. Certes, ce n´est pas la Laponie profonde, mais il y a de la neige partout. Il doit faire aux alentours de 0 degrés. Ce sont des Rom originaires de Roumanie. Pour certains, cela fait bientôt cinq ans qu’ils habitent ici. Somerta me montre les photos de ses deux fils, de 5 et 7 ans, restés en Roumanie, élevés par sa mere a elle. Ils ont le mal du pays. C´est beau la Roumanie qu´ils répètent, e frumos, da, da e frumos Romania…

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Je ne comprends pas tout. Pourquoi ils ne peuvent pas rentrer. Je comprends que la vie serait pire en Roumanie. Ils en veulent aux riches, aux puissants. A ceux qui ont des tracteurs. La femme la plus agée, une soixantaine d’années peut etre, regrette l’ere de Ceaucescu, ou, au moins, il y avait du travail.

Somerta m’offre un bout de sa couverture : tu vas avoir froid ! Un homme me donne une de leurs boites de nouilles chinoises, pleine d’eau bouillante chauffée dans une bouilloire electrique. Je veux offrir une paire de chaussettes a Somerta, qui a les pieds pleins d’angelures. Elle refuse.

20h50. Je dois partir. Je le leur dis. On se serre dans les bras, rapidement. Bon voyage, bon retour, prends soin de toi. Somerta me dit : on va se revoir, mon frere habite a Lille ! Je mens, je dis oui. Bien sur, on se tient au courant. Je mens. Que pouvais-je faire d’autre ?

Je monte dans le train. Ma voisine de lit me parle en anglais. Le roumain est partout autour de moi.

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Je ne sais pas trop ce qui vient de se passer. Un moment de partage probablement. J’ai été l’une des leurs, une seconde.

En me glissant dans les draps usés du train, je repense a leur couverture. A la douceur de cette couverture reche et sale.

Je m’endors, bercée par le ronronnement. Adieu, Somerta.

Loup

Souvent, je pense à cette fable de La Fontaine. La notion de liberté dont je parlais il y a un an déjà, me suit encore. Et puis, même s’ils ne courent pas toujours, il se pourrait que ces derniers temps, j’ai rencontré beaucoup de loups.

Un Loup n’avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
L’attaquer, le mettre en quartiers,
Sire Loup l’eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le Mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le Loup donc l’aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu’il admire.
« Il ne tiendra qu’à vous beau sire,
D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée :
Tout à la pointe de l’épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin.  »
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
– Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse.  »
Le Loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
« – Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? – Peu de chose.
– Mais encor ? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
– Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.  »
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

http://www.lesfables.fr

Revenir, reprendre, routine

Le retour. On en parle et c’est abstrait. On en parle et il n’arrive pas et on l’espère, on l’envie, on n’y croit plus. On désespère. On en parle et tout d’un coup, on y est. Et on a beau avoir fait 30 heures de bus, on se demande comment cela a été si rapide.

Tout est pareil et tout a changé. On est aux mêmes endroits, avec les mêmes personnes, on parle des mêmes choses, de la chaleur, de vacances, de travail, d’amitiés, d’amours. Mais au fond de notre coeur, on le sent, que tout est différent. Qu’on est différent. Que tout est pareil mais que rien ne sera plus pareil.

Très vite, on arrête de parler de la Roumanie. Ca nous fatigue. On construit un discours : oui, c’était très cool, j’ai appris le roumain, à faire les foins, traire les vaches, cultiver les légumes. Oui, les roumains sont gentils et pas tous des gens du voyage. Oui, la Roumanie est un très beau pays. Non, je ne vais pas devenir roumaine.

On ne ment pas, mais on se repose. Pour qu’on puisse parler ensuite, vraiment. On essaie de faire en version accélérée la Roumanie, un mode automatique pour aller à l’essentiel. Et on pose enfin la question qui nous taraude : « et toi, alors ? » « Oh, moi, tu sais, c’est la routine… »

Comme si la routine ne nous intéressait pas. Comme si la routine n’était pas le passionnant dans la vie. Comme si la routine devait forcément être ennuyeuse.

Alors que ça nous intéresse. Pas réellement la routine, mais la routine des gens qu’on aime. Alors, on insiste un peu, parfois pas assez, rarement trop. Et soudain, on se rend compte que tout est différent, mais que tout est pareil. Que les gens qu’on aime sont les mêmes. Et toujours à aimer.

Alors, on reprend le chemin, nous aussi de la routine. On revient, on reprend, on repart. Le coeur gonflé, de découvertes, de rencontres, de souvenirs et de certitudes nouvelles. L’important est constitué détails. Un repas partagé, un sourire donné, un fou rire pris en commun, des retrouvailles. Tous ces endroits où se cachent l’allégresse, le bonheur, la joie. Et qu’on prend souvent pour des anecdotes.

Ce qui ne dure qu’un temps

« Nonetheless, I (like many others) felt a wrongness in the world, a wrongness that seeped through the cracks of my privileged, insulated childhood. I never fully accepted what I had been offered as normal. Life, I knew, was supposed to be more joyful than this, more real, more meaningful, and the world was supposed to be more beautiful. We were not supposed to hate Mondays and live for the weekends and holidays. We were not supposed to have to raise our hands to be allowed to pee. We were not supposed to be kept indoors on a beautiful day, day after day.”

The More Beautiful World Our Hearts Know is Possible, Charles Eisenstein, p. 2

C’est avec ce sentiment que je suis partie. Ce n’était pas un acte de bravoure, pas une volonté de défier qui que ce soit. Ce n’était même pas une envie de prouver que j’en étais capable, qu’une jeune femme de 24 ans pouvait partir seule en train en Roumanie sans que cela ne soit fou, dangereux ou utopique. C’était une nécessité. Bien que j’aime mon travail et mes proches. J’ai souvent été surprise de la capacité de notre esprit à fuir la déprime et la dépression. Quand celui-ci se sent trop en danger, il hurle, crie et nous force à prendre une direction qui, auparavant, nous aurait semblé infaisable, ou trop dangereuse.

Et après quelques mois, sans s’en rendre compte, le retour approche, le dernier jour bientôt là. Départ dans 3 jours. Le temps du bilan est donc arrivé.

Qu’est-ce que je retiendrai ? Evidemment, pas de changement radical. Je suis et reste la même personne, avec pas mal de défauts et quelques qualités. Des peurs, des joies, des angoisses et parfois même, de la colère. Des connaissances en plus, agriculturales d’abord. Je sais traire une vache, faire les foins, cultiver des légumes. Langue ensuite. Je sais parler le roumain, avec pleins de fautes de grammaire et de vocabulaire, mais je me fais comprendre et je peux tenir une conversation. De confiance en soi enfin. J’en suis capable. Partir seule, découvrir une ville et un pays sans être accompagnée, et sans paniquer au premier obstacle rencontré.

Mais au-delà de ces connaissances, qu’est-ce qui a changé ?

Croire que cela est possible. Se rendre compte que les obstacles que l’on a dans sa tête et qui nous font dire « ce n’est pas possible », sont bien souvent des peurs. Des peurs que l’on s’est créées, des peurs que la société nous impose et qui rendent impensables tout changement de mode de vie. Parce que le bonheur, l’épanouissement et le respect ne passeraient pas par là. Que si l’on empruntait cette voie, nous serions un marginal, un exclu, nous n’aurions pas réussi et nos parents ne seraient pas fiers de nous. Nous finirions abandonnés des autres, avec pour seul ami notre solitude.

Ces peurs, ancrées solidement depuis notre enfance, nous font dire qu’en réalité, nous n’avons pas le choix. Même si le monde est merdique, que le capitalisme nous tue, nous et nos rêves, nous ne pouvons rien faire, surtout pas changer. Changer c’est dangereux, changer c’est mal vu, changer ce n’est pas raisonnable. On sait ce qu’on quitte mais on ne sait pas ce qu’on gagne. Alors, on préfère rester dans la gamme de choix que l’on nous propose, être médecin ou être avocat, plutôt que de changer. On préfère critiquer le capitalisme et ses dérives, plutôt que proposer autre chose. On préfère s’ennuyer plutôt que de prendre le risque de tout lâcher. Et de ne rien avoir.

Et pourtant, on sait, au fond de notre cœur, que rien de tout cela n’est raisonnable. Que ce n’est pas normal d’acheter des habits produits dans des conditions scandaleuses à l’autre bout du monde, de consommer de la viande qui a été exploitée dans des abattoirs qui portent bien leur nom. Qui abattent. Que c’est étrange de mieux connaître cet inconnu rencontré sur Tinder que son voisin de palier. Mais on préfère fermer les yeux. Parce que se rendre compte de cela, c’est prendre le risque. De tout perdre.

Mais en réalité, même au cœur de la nuit, nos yeux ne peuvent complètement se fermer, et le doute, lentement, insidieusement se faufile à l’intérieur de nos paupières mi-closes. On presse encore plus fort sur ses yeux, tant qu’on peut, pour qu’ils ne s’ouvrent pas. On met même parfois nos mains devant pour continuer à voir le noir. Mais un jour, on n’en peut plus et on explose. On ouvre les yeux, et on voit.

C’est à ce moment là que l’on se rend compte que changer n’est pas une option mais une nécessité. Que critiquer le capitalisme tout en acceptant ses règles est aussi insensé que de continuer, brique après brique, à le construire. On continue d’avoir peur, mais c’est trop tard.

« Sois le changement que tu veux voir en ce monde »

Changer, ça n’est pas changer les autres, c’est changer soi. Prendre des vrais choix, pas seulement entre deux tee-shirts, en ayant conscience des conséquences que cela implique. Parce que malgré ce que veut nous faire croire la société, le monde ou même nos proches, nous sommes libres. Et nous avons toujours le choix. Une fois passées nos peurs et nos angoisses.

Jan Yoors, qui, à 12 ans, quitte le foyer familial sans en informer ses parents pour aller vivre chez les Rom Lovara, raconte : « Pour les Rom, la vie était comme un fleuve sans fin, ou un torrent sans lit et sans but, au-delà du bien et du mal, et la place de l’homme dans la vie semblable à un processus d’autoconnaissance interdisant la trop humaine couardise de la faiblesse et du doute. Animé d’un urgent besoin de chercher ce qu’il y avait d’essentiel dans la vie, l’homme était libre de réagir à sa façon à ses défis et d’être ce qu’il ferait de lui-même. Cela, c’était la liberté » (Jan Yoors, Tsiganes, p. 163-164). Puis, plus loin : « La seule forme de discipline que les Lovara reconnaissaient en fin de compte était l’autodiscipline, c’est-à-dire une discipline faisant appel à la responsabilité. Pour eux, la peur était l’attribut de Beng, le Mal, parce qu’elle détruisait l’âme humaine. » (p. 167) Tout en n’étant rien de plus qu’une simple gadjo (terme qualifiant les non-Rom), ces propos me font écho.

Mais changer, cela signifie-t-il abandonner le bonheur, cette injonction au bonheur que l’on subit tous les jours, dans les pubs du métro, dans les spots télé, dans les photos sur facebook ?

Je suis convaincue que non, au contraire, et que changer mène au bonheur. Dans le livre de Benjamin Lesage, Vivre sans argent, Et si le rêve devenait réalité, il y a cette conclusion : « Il y a toutefois je pense, un conseil que je peux transmettre. Quelque soit la route empruntée, l’harmonie intérieure est nécessaire pour trouver le bonheur et la paix. On ne peut être bien avec soi-même dans l’incohérence. » (p. 130)

La cohérence. Voilà ce que j’ai appris. Avoir des idéaux, c’est bien, tenter, jour après jour, d’essayer de les mettre en pratique, tout en acceptant ses limites et en étant clément avec soi-même, voilà le réel choix. Bien plus exigeant évidemment. Mais bien plus proche de la vérité.

Et pour autant, à quelques heures du départ, avec quels souvenirs je repartirai de Roumanie ? Evidemment, pas seulement ces réflexions. Je repartirai d’abord et surtout avec des rencontres, un peu plus riches de toutes ces personnes croisées sur le chemin. Un peu plus marquée par ces ruptures.

Un jour, Guillaume, qui a été mon confident en terminale, m’a dit dans une lettre : « Si je pouvais remonter dans le temps, je le ferais, mais pas pour changer quelque chose, simplement pour revivre le jour où j’ai commencé à lire la lettre que tu ne voulais pas me donner au départ. C’était dans le tram. […] Je ne comprends qu’une chose, c’est l’amour, vieille. L’amour d’un moment. Si ma vie était une frise chronologique, le jour de la lecture figurerait en graduation dans les dates importantes. »

Je crois en cela, la profondeur du moment. L’attente qui précède cet instant et le temps qui le suit. Le souvenir de ce moment, qui, plus le temps passe, devient parfait.

La Roumanie n’a été qu’une succession de ces instants. Certains, aussi anodins qu’ils puissent paraitre, ont laissé dans mon cœur une marque indélébile. Le jour où Sonia, une gosse de 10 ans en manque d’amour est venue me réveiller à 6h du matin parce qu’elle refusait de partir sans me dire aurevoir. Le jour où Alina, fermière de 28 ans, m’a dit : « Imi pare rau la tine cand pleci » (Je vais te regretter quand tu partiras). Le jour où Matteo, un italien au cœur plus pur que de l’eau de roche, m’a dit : « Tu es comme moi ». Comme Guillaume en terminale, je voudrais remonter le temps pour revivre ces moments.

Mais je ne peux pas et je reprends la vie là où j’en étais, toujours un peu plus loin de la case départ. Et un peu plus proche de mon retour en France.

Car vous qui me lisez, vous m’avez manqué. Je vous regrettai le matin en me réveillant, le soir en me couchant, le midi en déjeunant. Dans chaque éclat de rire, larme sur ma joue, colère dans ma voix, vous étiez là. Je vous portais en moi durant ces journées parfois longues, fragments de ma vie, qui avaient fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Je vous soutenais en pensée lors des terribles évènements qui se sont déroulés en mon absence, notamment les attaques de Nice, regrettant de ne pouvoir vous donner davantage. Vous m’avez donné le courage de continuer. Et de ne pas rentrer.

Mais aujourd’hui, le départ est là. Je suis contente de rentrer, j’ai une grande hâte de vous revoir. Et j’ai peur. Et en même temps, je me sens plus lucide. Je me sens mortelle, terriblement vulnérable, mais aussi terriblement vivante. Je suis consciente de mon éphémérité, que je ne fais que passer ici, sur cette terre. Que je m’éteindrai, un jour, j’espère le plus tard possible. Je m’éteindrai, tout comme vous, nos parents et les plus chers de nos amis. Nous nous éteindrons, mais d’autres nous suivront, qui auront à leur tour tout à apprendre. Tout s’éteint mais tout renaît. La vie ce n’est que cela, cet éternel recommencement. Et c’est cela qui en fait sa beauté. Sa richesse. Et sa complexité. Les arbres fleuriront à nouveau, le soleil chauffera des peaux, la bière coulera. Et ce ne sera pas nous, mais ce ne sera pas grave. Ils auront, eux aussi, leurs instants, gravés dans leurs cœurs qu’ils transmettront aux générations suivantes. Et ainsi de suite. Jusqu’à ce qu’un jour, le monde lui-même se termine.

Vous me demanderez peut-être alors : quel est notre but dans tout ça, dans cette continuité discontinue ?  A quoi bon cette éphémérité insensée ? A ma modeste échelle et sans prétendre détenir la vérité, je crois que notre devoir, le seul qui nous incombe vraiment, est d’aimer et d’être libre. De choisir, de poser des vrais choix, d’écouter ce que l’on sent au fond de ses tripes. Et qui nous fait agir en cohérence avec nos idéaux et le monde qui nous entoure. Parce que si nous ne choisissons pas, d’autres le feront à notre place. Et alors, le dernier jour, ce jour-là où il n’y aura plus de lendemain ni même de sommeil du soir, nous nous rendrons compte que notre passage sur terre n’aura été qu’une vaste attente. Une attente du weekend, des vacances, de la retraite. Une attente de la mort, si tant est qu’on ait été vivants avant.

Alors voilà, à quelques heures du départ, je repars riche de ces rencontres, riche de ces instants, riche des choix passés et à venir. Et j’espère ne jamais oublier que le plus important dans la vie, c’est de vivre. Pléonasme navrant mais terriblement exigeant.

Je suis, tu, nous

Le vent fouettait les parois de la tente et hurlait, typhon venu des tréfonds de la terre qui déferlait sur la vallée. La pluie, tombait, drue, avec insistance comme si elle en voulait, comme si chaque goutte d’eau portait en elle la force pour anéantir. Pour détruire. Les éclairs zébraient le ciel et apportaient avec eux quelques instants de lumière dans l’obscurité de cette nuit d’été.

Je restais là, tapie sous ma tente. La peur prenait appui dans le creux de mon ventre, je la sentais grandir, trouver sa place et s’y épanouir, remonter le long de mon dos et descendre jusqu’à la racine de mes pieds. Mes os se contractaient, mes muscles se tendaient, tout mon corps retenait son souffle. Face au déchaînement du monde, je n’étais. Rien.

Et puis, soudain, toute l’angoisse que concentrait mon corps s’en est allée. J’étais en paix. Tout à coup, je comprenais la colère, la tristesse, la haine de cet orage hors du temps. Au contact du sol, je ressentais la douleur, la peine de cette terre, sans arrêt foulée et pourtant tout le temps oubliée. Je faisais corps avec elle. Je voulais partager sa colère, me noyer dans sa peine, prendre avec moi son désarroi. Lui dire qu’elle n’avait pas à s’inquiéter. Qu’elle n’était pas seule. Que nous allions l’aider. Que nous voulions son bien.

Dans mes bras, je serrais plus fort mon oreiller. Les larmes coulaient le long de mes joues, je les sentais à peine, je ne pensais qu’aux siennes. Aux coulées de boues qu’elles provoquaient. Aux inondations et ses conséquences souvent dramatiques qu’elles engendraient. J’aurais voulu la prendre dans mes bras, lui carresser les cheveux et lui dire : pardon. Maintenant, je suis là, ne t’inquiète pas.

Mais comment console-t-on une terre ? Est-ce que quelqu’un a déjà eu un remède, une solution, une méthode ? Est-ce que quelqu’un y a déjà pensé ? Comment fait-on pour lui demander pardon, pour s’excuser, pour lui dire plus jamais ? Et d’ailleurs, plus jamais, est-ce que vraiment on le pourrait ?

Cette nuit-là, je n’ai pas beaucoup dormi. Mon sommeil était entrecoupé de tonnerres, mes rêves sursautaient au rythme des gouttes de pluie. Mon corps vibrait aux tressauts du monde.  Ma peau sentait l’eau, qui insidieusement s’infiltrait à travers la bâche en plastique du double toit. Cette nuit-là, je n’ai pas beaucoup dormi, mais j’ai réalisé. Que nous ne sommes qu’un. Je suis, tu es, nous sommes. Rien que de la poussière d’étoiles. Et qu’à croire que la terre est différente de nous, qu’à penser à l’exploiter avant de la respecter, nous détruit. Nous nous détruisons de l’intérieur en croyant nous sauver. Nous commençons par les pieds, les mains, puis les organes. Et terminerons par le coeur.

Car la terre n’est pas différente de nous.

Et après avoir maltraité quelqu’un pendant des années, comment croire que celui-ci va nous aimer en retour ?

Instants roumains

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Orageux

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Félix

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Les foins 1 : la coupe

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